« Fourmies de fil en aiguille » 

 Enracinée dans le Nord-Pas-de-Calais depuis le XIIIe siècle, l’industrie textile a profondément marqué la mémoire collective de la région de Fourmies, essentiellement tournée vers une industrie de filatures et de tissages de laine. Implantées dans ce secteur grâce à des conditions naturelles favorables (les forêts et les étangs à Fourmies offrent des conditions hygrométriques adaptées au filage des fils extrêmement fins), les industries textiles produisent des filés fins, des tissus pour robe et pour manteau et se sont spécialisées dans la fabrication de couvertures et de flanelles.

Les débuts de la saga « Legrand » : du fil à dentelle en 1774 à Théophile Legrand

L’industrie textile prend réellement naissance à Fourmies au milieu du XVIIIème siècle avec le développement des premières fabriques de fil à dentelle par la famille Legrand. En 1774, la première filature de lin « retors et blanchis » à la façon de Hollande est créée par Jean Staincg et Jean-Louis Legrand (le grand père de Théophile Legrand). Jean-Louis Legrand dispute aux Hollandais le monopole de la fabrication du fil de dentelle. Le début du XIXème siècle est marqué par la création de plusieurs fabriques de bonneterie de coton à Fourmies et Wignehies. 1810 voit l’ouverture de la première filature de coton, surnommée « La Vieille ». Louis Joseph Legrand en est le fondateur. 

Les premières filatures de laine peignée…

 C’est Théophile Legrand, le fils de Louis Joseph Legrand, qui va construire la première filature de laine peignée à Fourmies en 1825. Il substitue l'industrie de la laine peignée à celle du coton, en favorisant l’installation des machines à vapeur dès octobre 1825. Les débuts sont difficiles car cette nouvelle industrie est peu connue. A cette époque, il n’y a que deux autres industriels lainiers en France qui se sont équipés de machines à vapeur (à Le Cateau et à Bazancourt près de Reims). Les filatures de coton de la région de Lille vont aussi installer les premières « pompes à feu » venues d’Angleterre dans les années 1825/1830. Quant aux capitaines d’industries lainières de Roubaix, ils attendront les années 1830 et 1840, pour moderniser leurs filatures et s’équiper de machines à vapeur.

Fourmies : centre mondial de production de la laine

 Peu de machines, pas de techniciens, pas d’ingénieurs, un éloignement géographique et une ville dépourvue de routes et de voies navigables…, Fourmies était à cette époque un territoire isolé du monde. Tout restait à faire pour Théophile Legrand. Seules la ténacité et la persévérance alliées à une bonne dose de génie auront raison des difficultés. Se tenant en permanence au courant des progrès techniques, Théophile Legrand améliore sans cesse les procédés industriels. Très vite, Théophile Legrand est rejoint à Fourmies par d’autres entrepreneurs, attirés par la formidable réussite du Fourmisien. Ils vont réussir à maîtriser toute la chaîne de production de la laine du mouton jusqu’aux produits finis (avec peignage, teinturerie et tissage). L’industrie textile prospère ainsi à Fourmies et se développe peu à peu. En 1840, 6 usines sont en activité dans la région de Fourmies, 49 en 1866 et 76 en 1869.

 

1860 : le tournant économique de Fourmies avec la signature du traité de commerce entre la France et l'Angleterre

 Dans une lettre adressée à l'Empereur Napoléon III, Théophile Legrand demande la renégociation du traité de commerce avec l'Angleterre. L'empereur (qui lui remettra la Légion d'honneur en 1867 à Lille) accédera à sa demande en 1860. Théophile Legrand sera même entendu comme expert par la commission d’enquête du Conseil Supérieur de l’Agriculture, du Commerce et de l’Industrie dans le cadre de la renégociation du traité de commerce. Ce traité a abolit les taxes douanières et a mis fin au protectionnisme entre la France et l’Angleterre. C'est à partir de ce moment que Fourmies va « exploser » économiquement, l'Angleterre devenant un gros exportateur de laine pure, transformée ensuite par les deux principaux centres textiles du Nord de la France : Fourmies et Roubaix.

 

Fourmies / Roubaix : Capitales mondiales de la laine peignée

 Grâce à son taux d’humidité exceptionnel, à l’arrivée du chemin de fer en 1869 (la ligne du Calais / Strasbourg) et à sa situation géographique idéalement placée entre le Nord et l’Est et entre Bruxelles et Paris, l’industrie lainière de Fourmies a connu en 1869 un développement impressionnant ! La perte du marché allemand en 1870 aura de lourdes conséquences et freine un peu cette prospérité. Vers 1890, Fourmies et les communes qui l’entourent vont former la première région française et un centre mondial de premier ordre pour la production de laine peignée, à égalité avec la région de Roubaix. On y dénombre 600 peigneuses, 250 000 broches de filature et 16 000 métiers à tisser à 60 kilomètres autour de Fourmies, soit 30 % de la production nationale de laine.

Fourmies et Roubaix : capitales mondiales de la laine jusqu’en 1914

 En 1910, la production de laine peignée de Fourmies et sa région représente 47% de la production nationale, soit 23 millions de kilos de laine. En cette année, Fourmies et environs décroche le titre de Capitale Nationale et Mondiale de la laine peignée, devançant pour la première fois la région de Roubaix. Plusieurs documents de l’époque confirment que c’est à Fourmies qu’a été fabriqué le fil de laine le plus fin au monde, soit 120 kilomètres de fil au kilo !

1911 – 1914 : les premières difficultés

 Depuis 1891, les ventes ne progressent plus et les premières difficultés apparaissent. Entre 1911 et 1914, 15 peignages vont fermer. On blâme alors déjà la concurrence de Roubaix…  Juste avant la Première guerre mondiale, les industriels roubaisiens rachètent de nombreuses usines fourmisiennes, et surtout les Fourmisiens travaillent de plus en plus à la commande pour Roubaix. Fourmies devient ainsi totalement dépendant des propriétaires de la laine qu'ils façonnent…

Des lendemains de guerre douloureux…

 La guerre de 1914-18 prive définitivement Fourmies de sa place de leader national et international dans le domaine de la filature de laine peignée. Avec l’occupation allemande, 88% du potentiel industriel sont détruits ou déménagés en Allemagne. Les entreprises cherchent alors des solutions face à cette grave crise. En 1919, ils créent la Société des filateurs de la région de Fourmies (SFRF) : une union de 25 établissements textiles ayant mis en commun leurs dommages de guerre. La crise de 1929 et la seconde guerre mondiale vont continuer à les entrainer vers le déclin. La région de Fourmies va vivre au lendemain de la seconde guerre mondiale une courte période de reprise et d'euphorie. La crise lainière de 1950 vient encore enfoncer la région de Fourmies, qui vivra au rythme des fermetures d'usine jusqu’au début des années 1990. Il reste à ce jour une filature à Fourmies et une à Avesnelles, ainsi qu’une usine de textiles techniques à Trélon… 

La crise textile au XXème siècle

 Roubaix connaît également des difficultés en 1918. Tous les stocks, tous les outils et beaucoup d’hommes ont disparu. L’industrie textile est exsangue. La crise de 1929, les grèves de 1931-1932 et la seconde guerre mondiale vont causer de gros dégâts… Dans les années 1970, les difficultés vont encore s’accumuler et la concurrence des pays du Tiers Monde sera fatale pour la production de laine. La Lainière de Roubaix (plus de dix mille personnes en 1970) ferme définitivement au début des années 2000. 

Et aujourd’hui ?

 Si la page de la production de la laine est close, certaines entreprises sont encore basées sur Roubaix et se sont reconverties dans la vente de prêt à porter (La Redoute, Les 3 Suisses, Camaïeu, Damart, La Blanche Porte…). Seul Phildar continue à produire des pelotes de laine en Turquie et en Asie... gardant son siège social à Roubaix. Le Nord Pas-de-Calais reste néanmoins une grande région de production textile en France et en Europe. En 2013, l’industrie textile emploie encore plus de 15 000 personnes dans le Nord Pas-de-Calais. En France, l'industrie textile est forte de 70 000 salariés et réalise 25 milliards de chiffre d'affaire, notamment grâce au textile dit « technique ».

Les filatures traditionnelles de laine ont laissé la place aux usines de textiles techniques et intelligents. Les applications et les débouchés sont nombreux dans les domaines de la santé, de l'aéronautique, du ferroviaire, du bâtiment ou des loisirs. On parle aussi de tissus susceptibles à terme de produire de l'électricité pour recharger batteries de téléphones, tablettes, ordinateurs… 

Ouverture du Centre Européen des Textiles Innovants (CETI)

 En octobre 2012, les professionnels du Textile, les grandes écoles et les plus importants laboratoires textiles en Europe ont inauguré à Roubaix-Tourcoing le Centre Européen des Textiles Innovants (CETI).  Cet établissement est spécialisé sur les technologies de tissage/tricotage/tressage. A terme, il réunira au même endroit l’ensemble des technologies de pointe du textile. Cela fera du CETI un espace unique au monde. D’une surface totale de 15 000 m2, le CETI est composé d’ateliers, de laboratoires et de bureaux, pour permettre aux PME et grands groupes européens, de faire de la recherche et du prototypage.

 La folie du Tricot Solidaire au XXIème siècle !

              Même si la laine n’est plus produite qu’en très faible quantité, la passion du tricot a pris le dessus au XXIème siècle ! Après avoir réalisé entre 2009 et 2012 l’écharpe la plus impressionnante au monde (plus de 70 kilomètres pour un poids estimé à 10,5 tonnes de laine), les tricoteuses solidaires poursuivent aujourd’hui la tradition de la laine et renouvellent cette incroyable histoire de passion avec la laine, dont la famille de Théophile Legrand est à l’origine dès 1774…

Les tricoteuses de Fourmies, en direct sur France 2 en décembre 2012, avec Nagui et Franck Dubosc

Au 31 mars 2013, plus de 3200 créations textiles ont été fabriquées dans le cadre du challenge fourmisien « le Tricot Solidaire ». Elles ont été ou seront vendues au profit d’œuvres caritatives. La Fondation Théophile Legrand est partenaire de l’exposition « Fourmies, de fil en aiguille : 240 ans de passion entre Fourmies, le textile et la laine ! »

 Rédacteur : Paul Schuler

Photos : Paul Schuler, Collection Jean-Louis Chappat et écomusée de l’avesnois (Eric Fossey), Ville de Roubaix…

Ce texte a été rédigé par Paul Schuler, d’après les recherches historiques menées par Jean-Louis Chappat, Historien et biographe de Théophile Legrand.

Sources :

- Archives collectées par Jean-Louis Chappat

- Archives de la Société industrielle de la région de Fourmies (Archives nationales - Centre des archives du monde du travail)

- Répertoire numérique des archives nationales réalisé par Nathalie Regagnon

- « Les territoires de la laine : Histoire de l'industrie lainière en France au 19ème siècle » par Jean-Claude Daumas

- Chronologie des innovations de la laine peignée des archives nationales

« La laine et l'industrie lainière » par Jean Étienne Burlet (Presses universitaires de France)

- Archives municipales de Tourcoing et de Roubaix, dossiers « Laine et mouton »

 

La rue Théophile Legrand

Le quartier de Théophile Legrand